© crédit photo/ Habiba Djahnine

Habiba Djahnine est réalisatrice et formatrice dans le domaine du cinéma. Après avoir été, en 2003, l’une des fondatrices des rencontres cinématographiques de Béjaia, elle se lance quatre années plus tard dans la création d’ateliers documentaires. En 2017, suite à la volonté de certaines femmes de réaliser leur propre film, elle dirige un atelier 100% féminin. Rencontre avec une féministe qui lutte pour une sororité à l’algérienne.

Comment vous est venue l’idée de créer des ateliers documentaires pour femmes?

Les ateliers pour femmes et pour hommes existent depuis 2007. En 2017, j’ai été contactée individuellement par beaucoup de femmes qui voulaient faire des films.J’ai refusé de les encadrer. J’ai une méthode pédagogique qui consiste à travailler collectivement pour sortir des films personnels avec une parole subjective forte. Finalement, cela m’a encouragé à reprendre les ateliers que j’avais stoppés pendant deux ans.La dimension féministe s’est très vite mise en place avec la préoccupation d’exprimer au plus juste le féminisme algérien, la façon dont on pense notre présence, notre statut, notre rapport à la société, à l’art, à l’histoire dans ce pays. On a fait un appel à candidatures. On a reçu 50 projets. On en a retenu 7. J’ai encadré pendant un an et demi ces femmes pour qu’elles puissent réaliser leur premier film documentaire. L’idée était d’aborder autrement toutes les questions de femmes en dehors du discours idéologique et des carcans. C’est vraiment une parole libre, personnelle et politique.

Qu’est ce que le féminisme à « l’algérienne » pour vous?

Ce n’est pas si facile à définir.Le féminisme, c’est d’abord regarder le monde d’un point de vue des femmes car il l’a trop été d’un point de vue des hommes.Etre féministe aujourd’hui, c’est reconnaitre le combat de mes grands-mères, de mes mères, de mes tantes, de mes cousines. C’est parce que j’ai compris leurs combats, leurs revendications, et tout ce dont elles ont manqué, que je suis devenue  féministe. Ce n’est pas parce que j’ai lu Simone De Beauvoir. C’est quelque chose qui m’a pris aux tripes à 16 ans quand j’ai compris tous les sacrifices et les frustrations qu’elles ont vécus et ce dont elles ont été privées. C’était des femmes très intelligentes et fortes. Elles avaient beaucoup de choses à donner à la société. C’est à partir de cette colère qu’elles ont eue que je suis devenue féministe. On a des droits.C’est de se sentir égales, d’être complètement désaliénées et de prendre à bras le corps notre existence. 

Diriez vous que, d’une certaine manière, la caméra libère la femme ?

Non. C’est un outil de réflexion et de travail. La caméra libère une parole, des images, du sens. Elle aide à penser et à exister. Elle participe à la liberté mais la liberté est personnelle. C’est quelque chose qu’on prend dans notre vie quotidienne. 

© crédit photo/ateliers documentaires Timimoun

De quels moyens disposez vous pour animer vos ateliers?

On a accumulé un peu de matériel mais on n’a pas de financement systématique. A chaque atelier, on cherche de l’argent à travers des fondations, des structures, des associations, des privés. Sur le dernier qu’on a fait, on a été financés par le Fonds arabe pour la culture. Ce sont de petits financements qui ajoutés les uns aux autres font qu’on arrive à peu près à faire notre travail.A chaque financement, on achète du matériel (des tables de montage, des caméras).On a peu de moyens. On est aussi dans une grande modestie. C’est avec notre volonté qu’on travaille.C’est un choix d’être plus dans le sens des choses que d’être dans les moyens. Cela permet de garder la tête sur les épaules.

Pourquoi le cycle de formation est-il aussi long?

C’est une vraie formation cinéma. Cela correspond à une année et demie ou deux ans d’un cycle universitaire.La méthode de travail sur laquelle est basée toute la philosophie de l’atelier est d’apprendre en fabriquant. Les stagiaires apprennent à faire un film en faisant directement du cinéma. Il y a un aller-retour permanent entre une pratique cinématographique et une réflexion qui consolide toute les phases de cette formation.Il faut aussi leur apporter des contenus théoriques.Cela prend du temps de regarder des films, de lire, de réfléchir, de discuter, de regarder les rushs, de reprendre les choses.Il y a plusieurs étapes de travail. Il faut au minimum un an et demi pour faire un cout-métrage de moins de trente minutes qui a une vraie valeur artistique.

© crédit photo/ateliers documentaires Timimoun

Quelles sont- les étapes pour aboutir à un film ?

La première, c’est l’appel à candidatures. Il y a, ensuite, une première résidence d’écriture de deux semaines. Il y a une partie théorique et pratique. Puis, les participantes repartent chez elles pendant deux mois pour faire du repérage (photo, quelques rushs pour commencer à réfléchir). Elles reviennent en résidence de réécriture. On rentre alors dans les détails.On aborde la note d’intention. On commence presque à décrire un séquencier et un programme de tournage. Pour celles qui sont prêtes, on organise le tournage en recrutant des techniciennes. Les autres continuent l’écriture. Par la suite, on regarde les images et on dérushe avec celles qui ont tourné.On voit si cela correspond au travail d’écriture qui a été fait. Tout cela se fait collectivement. C’est important d’analyser les erreurs et les réussites. Si le film n’est pas terminé, elles repartent en tournage. A leur retour, on peut se mettre au montage. Il se fait en petit groupe avec des monteuses professionnelles qui sont aussi formatrices. Il y a toujours ce travail d’apprentissage et de réflexion autour du montage : quelles images propres, comment construire une structure, qu’est ce que le rythme…Elles sortent de cela avec un film. On passe alors à la post-production (sous-titrage, mixage, étalonnage.…).La dernière étape étant la diffusion.

A quoi étiez vous sensible dans le choix des sept projets du dernier atelier?

Le principe de base dans notre formation est de parler d’un univers que l’on connaitre, et d’apprendre à l’interroger. Il fallait que ce soit des sujets personnels.L’idée était aussi de sélectionner des personnes avec une grande motivation et qui soient capables de porter leur projet jusqu’au bout car c’est très long.Il y a eu 100% de réussite. 

© crédit photo/ateliers documentaires Timimoun

En parcourant la brochure qui présente votre atelier, il y a une phrase qui dit « réinventer le sens du mot sororité ». Quel sens a-t-il aujourd’hui en Algérie?

Il s’agit de l’extraire du cadre familial et de lui redonner un sens politique. En Algérie, beaucoup de femmes n’ont pas accès aux études, aux projets, aux espaces  ou à la vie professionnelle qu’elles souhaitent. Souvent le patriarcat a une arme terrible en mettant les femmes contre les femmes. Les hommes disent que ce sont les mères qui éduquent les garçons et que ce sont souvent les femmes qui sont les ennemies des femmes. On dit cela pour affaiblir, pour diviser. Réinventer le sens de la sororité, c’est être solidaire entre nous les femmes.Je ne suis pas seulement féministe pour les femmes qui veulent se libérer. Je le suis aussi pour celles qui sont battues. Celles qui sont enfermées chez elles. Celles qui n’ont accès à rien. Celles qui portent le hijab ou pas, avec celles qui sont d’obédience islamiste ou pas.Toutes les femmes, quel que soit leur niveau d’engagement, sont dans un combat. Je ressens cette sororité avec toutes les femmes.

Que disent de la société algérienne les films que vous accompagnez ?

Ils disent ce qu’elle est : ses complexités, ses difficultés, ses cotés positifs. L’atelier porte une énorme empreinte de la diversité culturelle qu’il y a dans ce pays. C’est quelque chose qu’on observe de manière très forte.On le voit film après film.

Entretien réalisé par Nasser Mabrouk