JAmil Rahmani Michel Canesi

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Jamil Rahmani est chef du service réanimation-anesthésie de l’hôpital Franco-Britannique de Levallois Perret. Il est également l’auteur de romans écrits avec son fidèle compère Michel Canesi.Bien portant avec la médecine prophétique (éditions Lattes) est son premier essai. Entretien avec médecin qui porte en lui les valeurs de l’Islam. 

Quelle est la genèse de ce livre écrit à quatre mains ?

Jamil Rahmani : Bien portant avec la médecine du Prophète (éditions Lattes)est né d’une rencontre avec Ysabelle Saiah Baudis, épouse de l’ancien maire de Toulouse Dominique Baudis. Sa mère était pied-noire et son père algérien. Ysabelle est très attachée à ses racines algériennes. Elle a d’ailleurs créé Orient, une maison d’édition qui a pour objet la culture orientale. Nous nous sommes connus au Sila (Salon International du Livre d’Alger). Nous avons tout de suite sympathisé. Elle nous a proposé à Michel et à moi de faire l’exégèse d’un best-seller du monde musulman : Tib an Nabawi, (La médecine du Prophète) d’As-Suyuti. Nous étions réticents car nous sommes romanciers et non pas essayistes. Par amitié, j’ai accepté de lire l’ouvrage. Je me suis alors rendu compte à quel point la médecine et l’Islam avaient imprégné mon enfance et mon adolescence. 

Était-il facile d’imposer un livre sur l’Islam sachant que cette religion n’a pas très bonne presse en France ?

Karina Hocine, éditrice d’origine algérienne et numéro 2 des éditions Lattes, a très vite accepté de publier le livre. Il n’y a donc pas eu de difficultés.

Connaissez-vous les chiffres de vente ?

Les chiffres ne sont connus qu’au bout d’un an. Il y a eu un retirage durant l’été 2019. Nous avons été boycottés par la presse écrite française car l’Islam est décrié en France. On donne plus facilement la parole à ceux qui dénigrent cette religion qu’à ceux qui la défendent. On pourrait citer plusieurs écrivains français ou maghrébins qui ont table ouverte dans les médias. Leurs propos réducteurs et diffamatoires y sont très appréciés. À l’inverse, ceux qui tentent de réhabiliter l’Islam n’ont pas leur place. Je me bats contre ça et dénonce cet ostracisme dès qu’on me donne la parole. Mais je le répète, ceux qui veulent donner une image positive de l’Islam ne sont pas bienvenus dans bon nombre de médias français. 

Votre livre est majoritairement basé sur le livre de Jalal Eddine As-Suyuti. Pouvez-vous nous parler de cet illustre personnage ?

Il était médecin, théologien, grammairien, juriste, etc. Il avait une connaissance encyclopédique. Sa mère, partie chercher un livre dans la bibliothèque familiale, fut prise de douleurs et accoucha de lui. C’est pour cette raison qu’il fût surnommé « Ibn El Koutoub » (« le fils des livres »). Son lieu de naissance a déterminé sa vie. Il a été très prolifique. 400 ouvrages nous sont parvenus mais il en aurait écrit plus de 900. Quasiment tous les domaines de la science, hormis les mathématiques et la logique, ont été traités par lui. Il était très respecté mais aussi jalousé, à tel point qu’il dût fuir le Caire car menacé de mort. Les idées qu’il développait heurtaient certains de ses contemporains.

Pourquoi les écrits d’As-Suyuti vous ont-ils rappelé votre enfance algérienne ?

 J’ai été frappé par ses conseils sur la boisson. Le Prophète dit qu’il faut absolument voir l’eau que l’on consomme parce qu’elle risque d’être trouble et contaminée. Une sangsue pourrait ainsi se trouver dans le récipient et être ingérée. Ma grand-mère et ma mère m’interdisaient de boire au robinet pour cette raison précsie. Je n’imaginais pas que cet interdit venait du Prophète. J’ai alors immédiatement décidé d’écrire ce livre sur la médecine prophétique. En poursuivant la lecture du texte d’As-Suyuti, je me suis rendu compte à quel point l’Islam a imprégné ma vie. Quand je me taille la barbe ou les ongles, je pense à ma mère qui conseillait de ne laisser trainer ni poils, ni cheveux ou rognures d’ongles afin d’éviter qu’ils ne tombent entre les mains de personnes mal intentionnées. C’est une injonction du Prophète ! 

La lecture d’As Suyuti a donc agi comme un flash rétrospectif !

Tout à fait. C’est l’équivalent de la madeleine de Proust. Cette religion que l’on décrit comme une religion de violence et de mort est tout l’inverse. J’ai découvert à quel point j’étais et combien je suis toujours imprégné d’Islam. J’ai vécu de très beaux moments grâce à l’Islam. Le ramadan par exemple, qui est un moment de convivialité exceptionnel, de partage. On servait alors des mets que l’on ne retrouvait pas le reste de l’année. Le pain mahonnais par exemple (pain blanc des Baléares parsemé de graines d’anis).

Vous évoquez dans votre ouvrage les 4 humeurs qui irriguent le corps humain et les 4 tempéraments. Pouvez-vous nous en parler ?

Les proportions des 4 humeurs déterminent les différents caractères humains. La théorie des humeurs nous vient de l’Antiquité. De leur équilibre dépend la santé. Si une humeur est en excès ou en défaut, on tombe malade. Quand, par exemple, un patient était hypertendu, on pensait qu’il avait trop de sang. Les médecins préconisaient alors une saignée. 

D’où la Hijama en Islam (technique de ventouses chauffées qui aspirent le sang)

Oui, tout à fait. Les principes de la médecine musulmane étaient universels. Jusqu’au 17è siècle, on soignait de la même manière à Paris, Londres, Damas, Alger ou Bagdad. La découverte, en Angleterre, de la circulation sanguine a ouvert l’ère de la médecine moderne et la médecine basée sur la théorie des humeurs a commencé à décliner. Néanmoins, il reste beaucoup de traces de cette théorie des humeurs dans le langage de tous les jours (attraper froid, être de tempérament bilieux ou lymphatique, etc.) 

Vous préconisez de maitriser sa colère et d’encourager la joie de vivre. C’est exactement ce que nous vendent les spécialistes en développement personnel.

Ce que prônent les médecines douces actuelles est ce que conseille la médecine coranique. 

On ne le dit pas…

`Nous le disons ! Messieurs Zemmour, Finkelkraut et autres ont table ouverte dans les médias.Ils s’en donnent à cœur joie. Attaquer l’Islam est en fait un biais pour attaquer les Maghrébins qui sont en nombre dans ce pays. 

Vous dites qu’une des clés de la bonne santé est d’être tempérant. Devons- nous réapprendre à être dans le juste milieu, adhérer à la philosophie même de l’Islam ? 

La philosophie de l’Islam, c’est la tempérance. Ceux qui assimilent l’Islam aux extrêmes font fausse route. Le Prophète disait : « L’Islam est la religion du juste milieu ». Il refusait la colère et les extrêmes. Une religion qui refuse les extrêmes ne peut bien évidemment pas être taxée de violente. On trouve dans chaque religion des traces de violence. Il faut contextualiser. Dans toutes, il y a surtout la défense de la vie humaine et la condamnation des dérives.

Concrètement, comment devons-nous agir pour être dans cette voie médiane ?

En ne cédant pas à la colère. En réfléchissant. En se cultivant. En s’aidant de la culture pour comprendre les autres. En ne succombant pas aux appels à la violence. Le « Hirak » en Algérie suit les préceptes de l’Islam et ses principes de non-violence.

Le slogan du Hirak, c’est « Silmya » (la paix) qui a la même racine qu’Islam. 

Tout à fait. 

On peut lire dans « Bien portant avec la médecine du Prophète » que la faim est un médicament. Pouvez-vous développer cette idée ? 

II est à la mode de dire que le jeûne est excellent pour la santé.  Dans la Silicon Valley, des sociétés demandent à leurs employés de jeûner deux ou trois jours d’affilée chaque semaine. Les dirigeants de ces entreprises affirment que le troisième jour est extraordinaire en matière de productivité. Le jeûne est effectivement bénéfique s’il permet de réduire sa ration alimentaire. Le défaut de l’alimentation moderne est d’être trop riche et de favoriser l’embonpoint. Un grand médecin canadien a initié l’étude PURE qui démontre que si l’on fait du sport, si l’on marche, si l’on mange moins et mieux, on gagne en espérance de vie. La faim et le jeûne sont bénéfiques dans la mesure où ils permettent de réduire la ration calorique journalière. 

Beaucoup de musulmans mangent trop pendant le Ramadan 

Le Ramadan a été voulu par le Prophète pour communier avec Dieu, pour se recentrer sur la spiritualité et endurer ce que les pauvres subissent. Ce n’est pas toujours le cas de nos jours. Mes grands-parents étaient tempérants. Ils ne se jetaient pas sur la nourriture. Le ramadan était pour eux un mois réellement sacré, un mois d’abstinence. 

Les ablutions sont importantes avant et après les repas. Pour quelles raisons ?

Cela évite de contaminer sa nourriture. C’est une mesure d’hygiène très importante. Si on garde les mains grasses, les bactéries vont s’y développer. Selon le Prophète, l’estomac est l’antre des maladies. C’est est une réalité démontrée scientifiquement.

En quoi le coït et la sieste sont-ils bons pour l’être humain ?

L’Islam a été en avance sur le Christianisme. Les relations sexuelles n’ont pas pour seul but la procréation. Dans le cadre du mariage, c’est un élément de stabilité. Le plaisir charnel est tout à fait reconnu. À tel point que la contraception est permise à condition que les deux partenaires soient d’accord. C’était très novateur. 

Après le coït on peut avoir envie de dormir. Quelle est l’importance ce la sieste ?

Elle permet une récupération rapide. Aujourd’hui, on redécouvre les bienfaits de la sieste. Certaines entreprises mettent à disposition de leurs salariés des locaux pour une sieste d’un quart d’heure, vingt minutes. La productivité s’en trouve améliorée. 

Vous avez évoqué l’étude PURE. Pouvez-vous revenir sur ses conclusions ?

Plus on fait de sport, plus on améliore son espérance de vie et sa santé. Celui qui a initié cette étude a dit que, sauf à être marathonien, on est condamné à devenir obèse. Nous mangeons trop sucré, trop gras et pas assez de légumes. On ne bouge pas assez. Des mesures très simples permettraient de diminuer très fortement la mortalité liée aux maladies cardiovasculaires. Il faut bouger deux heures par jour. Cela ne veut pas dire faire deux heures de sport quotidiennement. Une heure suffit. Il faut surtout changer son rapport à la ville et au travail. Le fait de rester toute la journée assis derrière son bureau est extrêmement préjudiciable. On accumule les calories. Si on ne veut pas grossir, il faut brûler celles qu’on ingère. Les auteurs de l’étude PURE disent que l’ascenseur devrait être interdit sauf pour les handicapés. Ils conseillent de pratiquer une heure d’exercice par jour en plus du sport. 

Savez-vous si votre livre est distribué en Algérie ?

Il n’est pas distribué parce qu’il est cher. En revanche, il l’est au Maroc et en Tunisie. J’ai fait une signature chez mon éditrice algérienne à Alger. Le livre a été mis en vente à perte car à 3000 dinars, il est trop onéreux. Il est prévu que mon éditrice rachète les droits à la maison Lattes. Ainsi le livre pourra être mis en vente à un prix abordable.

Entretien réalisé par Nasser Mabrouk.