Jamil Rahmani

© Crédit photo/Editions Anne Carrière

Ultime preuve d’amour” (aux éditions Anne Carrière) est le septième livre écrit par le duo d’écrivains Michel Canesi et Jamil Rahmani. Une histoire d’amour passionnelle, aux multiples rebondissements, entre Inès et Pierre et que l’Algérie indépendante va briser. Co-auteur du roman, Jamil Rahmani nous retrace les contextes historiques qui accompagnent, sur trois décennies, ses personnages taraudés.

Votre dernier roman « Ultime preuve d’amour » a été écrit comme d’habitude avec votre fidèle co-auteur, Michel Canesi. Comment s’est organisée la répartition du travail ?

Jamil Rahmani : Michel et moi procédons toujours de la même façon. Il n’y a pas de répartition du travail. Nous trouvons ensemble le thème du roman. Nous créons les personnages et je commence à écrire. Nous validons tout ensemble et enrichissons le texte au fur et à mesure. 

Qui a pensé au procédé original de va et vient entre les pensées secrètes (journal intime) des différents protagonistes ?

Le roman choral est une technique romanesque qui permet de donner librement la parole à chacun des personnages. Ainsi sont rendus leurs pensées intimes, leur caractère spécifique et leur façon de s’exprimer. Nous avions utilisé le même procédé dans Alger sans Mozart. 

Le roman s’ouvre sur la phrase suivante : « Aujourd’hui, notre Algérie est morte ». Au fil des pages, vous semblez regretter cette période d’avant indépendance. Avez-vous la « nost’Algérie” de cette époque ?

Il n’y a aucun regret de la période coloniale en ce qui me concerne. Pour ce qui est de Michel, il ne l’a pas connue. Les années 60 ont été terribles. Nous étions menacés physiquement. Nous avons dû nous exiler à Constantine. L’indépendance a été ressentie comme une libération. Par contre les Français d’Algérie qui -pour la plupart- ont tout perdu en 62 sont encore blessés. C’est leur nostalgie qui transparaît dans le roman au travers du personnage de Pierre. 

Que raconte la chanson « Watani habibi »qui est évoquée dans le roman ?

Watani Habibi est une chanson égyptienne interprétée initialement, si mes souvenirs sont bons, par Abd-El-Halim Hafez, en l’honneur de l’Algérie dans les dernières années de la colonisation. Nous adorions cette chanson qui glorifiait notre pays et rendait hommage à son combat pour l’indépendance.

« Ultime preuve d’amour » se passe au moment de l’indépendance et pendant la décennie noire des années 90. Sont-ce deux périodes que vous considérez comme cruciales dans l’histoire de l’Algérie contemporaine ?

Oui tout à fait, l’une est lumineuse, porteuse d’espoir et l’autre terrible. Elles sont des périodes clés de notre histoire. 

 L’hôtel  Aletti est un élément central de l’histoire. Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce lieu ? 

Je l’ai connu enfant et j’étais très impressionné par sa beauté et son charme désuet. C’était un vrai palace, le luxueux symbole de la colonisation.Il a été inauguré pour les fêtes du centenaire de l’Algérie française en 1930.  Sur le plan romanesque, les maisons et les hôtels qui ont une âme sont de très bons inspirateurs.

© Crédit photo/Editions Anne Carrière

Cette histoire d’amour entre Inès et Pierre, est-ce une métaphore du couple orageux Algérie-France ?

Oui, bien sûr. Inès symbolise l’Algérie et Pierre la France. 

Pierre est partisan de l’OAS et Inès est farouchement attachée à l’indépendance de l’Algérie. L’issue finale ne pouvait être autre chose que la séparation. Malgré cela ils ne s’oublient pas. Est-ce que c’est propre aux adolescents qu’ils étaient ? Ou bien les sentiments font-ils fi des opinions politiques ?

On dit que le premier amour est toujours le dernier. Inès et Pierre se connaissent depuis l’enfance et sont fusionnels. La brutalité de leur séparation ajoute à leur passion et à leur frustration. Leur relation est inassouvie ce qui lui permet de perdurer. Le temps qui passe va atténuer les clivages politiques et permettre à Inès et Pierre de se retrouver malgré le contentieux algérien. 

Pourquoi Inès ne se retrouve pas dans l’Algérie indépendante ?

Inès a passé son enfance et son adolescence dans la partie européenne d’Alger. L’indépendance va modifier la ville et ses repères. Elle a été éduquée pour la société coloniale et brusquement les règles vont changer. On ne peut pas dire qu’elle ne se retrouve pas dans l’Algérie indépendante.  Au contraire, ses études de médecine la rapprocheront de l’Algérie profonde. Elle est algérienne à part entière. 

Elle pourrait partir à l’étranger mais refuse d’abandonner son pays. Est-ce qu’inconsciemment elle ne veut pas avoir le sentiment de trahir les siens une seconde fois ?

Inès est une femme libre et entière. Elle n’a d’ailleurs jamais eu le sentiment de trahir les siens en aimant Pierre. Elle adore son pays.,Elle est profondément algérienne et refuse d’abandonner l’Algérie en difficulté. Beaucoup d’Algériennes et d’Algériens n’ont pas voulu quitter leur terre pendant la décennie noire alors qu’ils en avaient la possibilité. Inès est comme eux. 

Inès se marie avec Rachid qui est au courant de sa relation passée. Se sacrifie-t-il car il a compris qu’elle ne l’aimerait jamais comme il le veut ?

Il ne se sacrifie pas car il l’aime. C’est la femme de sa vie. Il est persuadé que la force de son amour fera qu’Inès l’aimera aussi.

Paradoxalement, c’est lui le mari qui provoque les retrouvailles. Pourquoi agit-il ainsi ?

Par amour. Il confie sa femme à son rival de toujours car il sait qu’elle sera dévastée par sa disparition et que les retrouvailles avec Pierre atténueront sa douleur. Par ailleurs, il sait que Pierre aidera Inès si l’Algérie bascule dans l’islam radical.

Il y a le groom qui est un personnage clé. Est-ce parce qu’il voit son lieu de travail partir en lambeaux qu’il est le plus à même de parler de la décrépitude de l’Algérie ?

Le groom est le représentant de l’Algérie des humbles, de ceux qui n’ont pas complètement bénéficié de l’enrichissement du pays. Malgré tout l’indépendance a redistribué les richesses dans notre pays. Quand nous allions en Kabylie avant l’indépendance, je me souviens de villages misérables et d’enfants en haillons. Tout ceci a disparu. Le personnage de Mohand permet d’établir un lien avec les autres protagonistes du roman. C’est un homme qui vieillit et qui se délabre comme l’hôtel où il travaille. Il a conscience de ça. Il nous transmet son mal de vivre. 

Votre livre est un sacré réquisitoire contre la gestion étatique post-indépendance. Vous faites dire à un des personnages que les nouveaux colons ont remplacé les anciens, en pire. Avec le Hirak qui fêtera bientôt une année de mobilisation, le 22 février prochain, êtes-vous optimiste pour l’avenir de l’Algérie ?

Le roman s’est intéressé à deux périodes de l’histoire algérienne, l’indépendance – et les années qui ont suivi – où les espoirs étaient immenses, et la décennie noire où le désespoir était à son comble. Cela donne à penser que ce livre est un réquisitoire mais il ne l’est pas. Il jette juste des coups de projecteur sur deux phases cruciales de notre histoire. Des erreurs de gouvernance ont été commises mais on oublie la politique incroyable d’éducation de la jeunesse, les moyens colossaux qui ont été engagés. Il y avait 700 étudiants musulmans dans les universités algériennes avant l’indépendance. Ils étaient plus de 100000 dans les années 70. Une meilleure redistribution des ressources s’est faite grâce à la nationalisation du pétrole en 71, éradiquant ainsi la misère dans les campagnes. Récemment une politique déterminée de construction a permis de résorber la terrible crise du logement qui perdurait depuis près de 50 ans. Comme je l’ai dit, il y a eu des erreurs. Une frange de la population s’est considérablement enrichie avec un train de vie ostentatoire, ce qui fait dire au groom de l’Aletti que des colons ont été remplacés par d’autres. C’est ce que pensent les algériens qui ont du mal à joindre les deux bouts. Il est indéniable que de grandes fortunes se sont constituées sans contribuer au développement du pays. C’est cela que le peuple algérien réprouve, pas l’argent gagné à la sueur de l’effort. L’Algérie est un grand pays avec une jeunesse formidable avide de liberté et de savoir. Elle saura mettre le pays sur la bonne route. Le hirak est un exemple pour le monde entier. Il fait évoluer pacifiquement l’Algérie. J’ai foi en mon pays et en son avenir.

Entretien réalisé par Nasser Mabrouk