©crédit photo/TwitterDJSnake

Producteur emblématique dans les années 80 et 90 en Algérie du célèbre label de Raï Disco Maghreb, Boualem Benhaoua est revenu inopinément sur le devant de la scène médiatique à la faveur du dernier clip Disco Maghreb de l’artiste Franco-Algérien DJ Snake. Pour dzairworld.com, l’Oranais de 68 ans a accepté de revenir sur l’histoire de sa marque, ce retour de notoriété et ses futurs projets. 

Le clip video Disco Maghreb de DJ Snake a déjà été vu 30 millions de fois. Comment vivez vous ce regain de notoriété autour d’une marque que vous avez lancée dans les années 80?

C’est un grand hommage pour nous et pour Disco Maghreb. Je reçois sans cesse, toutes les 5 ou 10 minutes, des appels de fans de Raï qui me disent que c’est aussi un honneur pour eux. Ils sont contents parce que cela leur rappelle leur jeunesse. Ils me félicitent et me souhaitent une bonne continuation.

Pour les besoins du clip vous avez rouvert votre magasin qui était fermé depuis 2005. Quel a été votre sentiment quand vous avez soulevé la grille et pénétré dans la boutique?

J’ai eu la chair de poule. Cela m’a rappelé beaucoup d’anciens souvenirs quand je venais le matin pour ouvrir la boutique. Tous les chanteurs sont passés par là. Quand je l’ai rouvert, il y avait plus d’une trentaine de personnes qui s’étaient massées. Elles étaient excitées. Elles demandaient si on allait rouvrir. 

J’ai lu que ce jour là vous n’aviez plus les clefs du magasin…

Effectivement, je n’avais plus les clefs. L’équipe de tournage de DJ Snake a dû ramener un soudeur pour qu’il enlève l’ancienne serrurerie. On a retrouvé le magasin tel qu’il était avec les baffles, la sono, les cassettes, les cd…On m’a proposé d’autres activités pour ce lieu mais j’ai toujours refusé parce que j’aime ce coin dans lequel j’ai grandi, et ce métier.

Comment avez vous rencontré l’artiste DJ Snake?

Je ne connaissais pas DJ Snake. Des amis m’ont appelé et m’ont dit qu’il y avait un jeune artiste qui vit en France et qui aime bien Disco Maghreb, le Raï et la ville d’Oran. Ils m’ont informé qu’il voulait utiliser le nom « Disco Maghreb » pour le titre de son clip.Je ne savais pas ce qu’il allait faire mais j’ai toute de suite donné mon feu vert. On doit beaucoup à DJ Snake. J’ai internationalisé le Raï et DJ Snake l’a mondialisé. C’est aussi un bel hommage qu’il a rendu à la culture musicale algérienne et au Raï en particulier. 

Pour les moins de 40 ans qui sont trop jeunes pour connaitre ce lieu devenu mythique, pourriez vous expliquer ce qu’était Disco Maghreb?

C’était le siège et l’activité de production d’artistes. C’était aussi le lieu de rencontre des artistes. Qu’ils travaillaient ou pas, ils y étaient quotidiennement. Ils venaient voir les nouveautés, les nouveaux Chebs et discuter musique. Les jeunes de moins de 40 ans savent que tous les chanteurs de Raï sont passés par là.

©crédit photo/FacebookBoualemBenhaoua

Disco Maghreb pour un label de Raï, c’est plutôt original. Quelle est la genèse de ce nom? 

Il est venu tout seul. J’avais auparavant une boutique de cassettes que je vendais au détail. Elle était située Place du Maghreb.Je lui avais donc donnée le nom de Maghreb Musiques.Un jour Cheb Khaled enregistrait un album quand je suis entré à l’improviste dans le studio.Quand il m’a vu, il m’a fait une dédicace.Il a dit : « fi khatar Boualem Disco Maghreb » au lieu de « Maghreb Musiques ». J’ai gardé ce nom pour mon édition. Khaled a appris cette anecdote il n’y a que quelques jours. Il était étonné. 

Vous avez lancé la carrière de ceux qui allaient devenir des grands du Raï : Khaled, Mami, Zaouania, Fadela et Sahraoui, Hasni…Est ce que c’était facile de travailler avec eux?

Je suis un passe partout. Tout le monde m’aime bien. On était une petite famille. J’étais ouvert avec tout le monde.Ils travaillaient avec moi avec plaisir et fierté. Il y avait des hauts et des bas mais on essayait toujours de faire au mieux. Ils venaient quelques fois avec des idées en tête. Je les conseillais en disant qu’il fallait faire autrement. 

Comment se passait le processus de sélection des artistes? 

J’écoute de la musique depuis ma jeunesse. Quand on est pauvre, on a comme luxe d’écouter les chansons ou bien de pratiquer un sport. J’aimais bien la boxe et la musique. Il se trouve que j’ai l’oreille musicale. Quand j’entends un titre, je sais s’il faut le garder ou pas.

Fréquentiez vous les cabarets pour dénicher les futurs talents?

Au temps de Khaled, il y avait peu de cabarets. C’est vers les années 82, 83, 84 qu’on y allait pour écouter les nouveaux titres. Quand les artistes montaient sur scène, ils débutaient par leur nouvelle chanson. On disait alors si elle était bien ou pas. 

Quel regard portez vous sur les chanteurs de raï des deux dernières décennies?

Ils n’ont pas vraiment d’avenir. Ce sont des chanteurs éphémères d’une semaine ou d’un mois. Après ils arrêtent.Ils ne sont pas solides comme les anciens qu’on dirigeait. Il y avait à l’époque des personnes comme Rachid Baba Ahmed, d’autres et moi qui donnions de bons conseils aux chanteurs.

Avec du recul de quoi êtes vous le plus fier?

Je suis fier de ce que j’ai fait, des chanteurs comme Zahouania, Sahraoui, Fadéla, Hasni, Mami, Khaled, Gana El Maghnaoui, Djalti qui ont travaillé avec moi. Il y en avait un qui écrivait de belles chansons. C’était Naam que j’ai baptisé le « Prince du raï ». Ils sont restés mes amis. On s’appelle régulièrement pour échanger des idées et se conseiller.

Vous avez arrêté votre activité de disquaire et de producteur en 2005 en raison du piratage sur le net. Ce coup de projecteur médiatique peut-il vous inciter à reprendre du service?

On a commencé à remastériser les anciens titres sur les plateformes numériques. C’est une société canadienne, DropZik, qui s’en charge. Ce sera dans un premier temps 700 titres – sur 3000- qui seront disponibles en streaming gratuitement. On ne vendra plus de cassettes sauf peut être pour des éditions collector. Je vais aussi reprendre la production en lançant des jeunes et en retravaillant avec les anciens artistes qui composeront de nouveaux morceaux.Enfin, on va développer notre chaine Youtube en y ajoutant des vidéos qui datent des années 80 et 90. 

Entretien réalisé par Nasser Mabrouk