Rami Aloui est un jeune réalisateur qui partage sa vie entre le Maroc et l’Algérie. Il est le co-réalisateur du film « Awal Ayta » (« Premier cri ») imaginé par le collectif artistique maroco-algérien Alamoriska. Présent au festival du Panorama des films du Maghreb et du Moyen-Orient ( 3-21 mars) pour son « court-métrage musical », le Sétifien de 26 ans a accepté de se livrer au jeu des questions-réponses.

Awal Ayta est-il votre premier film? 

Rami Aloui : C’est le premier film pour le collectif Alamoriska qui est constitué de Marocains, d’Algériens et d’autres nationalités.C’est notre premier bébé même si j’ai réalisé un autre court-métrage (« That’s lovely Life » disponible sur la chaine Youtube d’Alamoriska ) qui était mon travail de fin d’études.

C’est ce qui explique que le court-métrage a été tourné à Marrakech?

On a pu réaliser ce film autour de l’école de cinéma dont je suis issu et qui se trouve à Marrakech. Les techniciens sortent de cette école. C’était plus facile de tourner là bas. Il y aussi des artistes venus d’Algérie dans cette ville pour faire de la musique. On s’est retrouvés presque dans le même quartier. Marrakech est une ville qui facilite beaucoup les contacts. Nous étions 5 Algériens à parler de ce qui se passait en Algérie, avec la frustration de ne pas être là bas. On a écrit et composé des musiques qui au final ont donné ce court-métrage. 

On se demande si votre film est un clip video, une fiction ou les deux?

Vous n’êtes pas le premier à dire que c’est un clip. Cela n’a pas de forme connu. On ne savait pas où on allait arriver.C’est inspiré de la comédie musicale, du clip, de l’opéra. On l’a appelé « court-métrage musical ».

« Awal Ayta » signifie en arabe « premier cri ». Quel type de premier cri est ce?

C’est le premier cri de ce collectif. Celui d’une génération dont nous faisons partie et qu’on a souvent présentée comme étant sacrifiée. Elle reprend la parole et sa citoyenneté. 

Cela peut aussi être le premier cri d’une naissance, d’un enfant qui arrive au monde

Tout à fait. C’est pour cela que le film commence sur un fondu au noir (ndla, plan noir sans image). La première image qui suit est un premier cri.

Avez vous choisi la musique pour mieux faire passer vos messages?

On n’avait pas vraiment de messages à faire passer. Au départ, le projet était très spontané.C’était ce que nous ressentions.C’est surtout un film qui porte une expression. 

Le film est pourtant engagé avec pas mal de messages politiques.

C’est notre ressenti depuis qu’on connait ce pays. On n’a pas réfléchi à transmettre des messages aux gens pour qu’ils agissent. On ne voulait pas donner de leçons. C’est ce cri dans lequel beaucoup de gens se sont reconnus. Tout le monde s’est identifié au film.C’est peut être une frustration collective qui fait que les gens voient ce cri comme émancipateur, comme un  soulagement.

La première image débute par le propos : « Ils nous ont vendus » (« Ba’ouna »). Qui sont ces gens?

Ce sont ceux dont on ne doit pas prononcer le nom. On dit tout le temps, le pouvoir, le système. Ce sont des personnes qui sont plus puissantes que nous.Elles sont au dessus de la loi.Elles ont vendu le pays et le peuple. C’est un morceau qui vient des stades de foot. C’est un chant populaire. Par la suite, il y a eu le morceau«  Khalti Hlima » de l’Orchestre National de Barbès qui le dit presque de la même manière. On l’a retravaillé à notre sauce. On a trouvé pertinent de commencer avec cela. 

Cela interpelle d’entrée le spectateur

Tant mieux. Dans un film, Il faut toujours interpeller dès la première seconde sinon les gens n’accrochent pas. 

Les Fantômes apparaissent tout au long du court-métrage. Est ce qu’ils préfigurent le peuple algérien zombie?

Je ne pourrai pas être précis car chacun a son interprétation. Ce sont des êtres qui ont été momifiés, emprisonnés dans un musée.Ils sortent du mur pour reconquérir leur humanité. Ces hommes en blanc, on les retrouve à différents moments. On comprend que l’être vivant ne les voit pas. Par la suite, ils redeviennent des humains.Cela peut symboliser plein de choses. Des momies, des gens qui ont perdu leur âme. D’autres l’ont interprété comme nos ancêtres qui reviennent. 

© crédit photo/ collecif Alamoriska

Il y a un autre fantôme que vous évoquez en la personne de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika qui vous aurait envoyé une lettre.

On nous annonce à la télé que Bouteflika, après plusieurs années d’absence, nous a envoyé une lettre.  Comme on savait qu’il ne pouvait pas écrire, ni lire, on s’est dit qu’il y avait  des « Ghost Writers » (« des personnes qui écrivent à sa place »).

Est ce que le mouvement Hirak modifie un peu la donne en Algérie?

L’un des actes les plus importants du Hirak, c’est que le peuple s’est construit une conscience politique plus solide.Il est soucieux de l’avenir de son pays. Tout le monde ne parle que de cela. Cela donne déjà de l’espoir. C’est le plus grand acquis.On sait que le Hirak ne va pas changer le système du jour au lendemain. C’est une étape. 

Votre film a été tourné à l’été 2019. Le Hirak vous a t-il influencé dans l’écriture du projet?

Oui. C’est le Hirak qui a fait qu’on se réunisse entre amis au Maroc pour parler de la situation qui se passe au pays. Le fait de ne pas être là bas pour marcher avec nos compatriotes nous a incités à réfléchir. On à contribué à notre échelle avec ce qu’on sait faire, et en s’amusant. 

Sur la fin de votre court-métrage musical, vous dites que tout le monde est « Ghost » sauf la jeunesse qui a soif de vivre. Pensez vous qu’elle va continue à nous surprendre?

Elle nous surprend tous les jours. Les jeunes sont de plus en plus actifs. L’Algérie a connu pendant longtemps une immobilité culturelle et artistique, mais avec le Hirak beaucoup d’initiatives voient le jour. A Sétif, il y a le projet Un cinéma pour Sétif  qui réunit des professionnels du cinéma et des cinéphiles. Ils militent pour la réouverture d’ un lieu de projection. C’est une ville importante qui n’a pas de salle de cinéma depuis les années 90. Les choses bougent. Il le faudrait un peu plus.Il faudrait qu’il y ait une volonté politique pour que la culture brille en Algérie.

Entretien réalisé par Nasser Mabrouk