Essayiste et journaliste, Salah Guemriche est l’auteur de l’ouvrage « Algérie 2019, la reconquête » (Orients Editions), un livre drôle et sérieux d’analyse du Hirak. A la veille du second anniversaire du Mouvement du 22 février 2019, l’intellectuel algérien revient sur les dernières décisions politiques d’Abdelmadjid Tebboune et sur ce feu hirakiste « qui ne s’éteindra pas », prévient-il.

Karim Tabbou a été libéré en décembre dernier après avoir été condamné à un an avec sursis. D’autres figures médiatiques telles que Dalila Touat, Rachid Nekkaz ou encore Khaled Drareni ont été grâciées par le Président de la république. Y a-t-il une volonté d’apaisement du côté des pouvoirs publics ?

Tout porte à le croire… Même si la décision relève d’un réalisme politique, ce qui n’est pas courant chez nos gouvernants, il faut bien sûr saluer ces libérations, mais les pouvoirs publics confirmeraient leur volonté d’apaisement s’ils vidaient encore plus de cellules. Si le Hirak est vraiment « béni », comme le dit M. Tebboune, pourquoi cette bénédiction ne profiterait-elle pas à tous les hirakistes ? J’ai écouté Karim Tabbou, à Kherrata. Il faut écouter et entendre tout le monde. Il a tenu des propos sensés, en pesant ses mots. Écouter tout le monde, là, je me mens. J’avoue que les vétérans de l’opposition, tous ceux qui se disaient « opposants » et que rien, dans leurs parcours, ne montre en quoi et comment ils s’étaient opposés, ceux-là ne m’intéressent pas personnellement. Je parle des vivants. Quant à l’incarcération de Karim Tabbou, comme celles de tant d’autres citoyens et citoyennes, c’est tout bêtement un aveu de faiblesse du Pouvoir. Un manque de finesse, voire d’intelligence politique ! Et quelle est donc cette justice qui emprisonne pour un rien, des bloggeurs, des citoyens qui ont exprimé leurs opinions sur la situation, sans violence aucune ? Et puis, comment se fait-il que la religion entre dans les palais de Justice ? Que le religieux devienne procureur ? C’est rabaisser la religion que de la mêler à la justice des hommes !

Malgré l’absence de contestations dans la rue, les arrestations et les condamnations ont perduré. Est-ce une volonté des autorités de continuer à mettre la pression ?

Ce n’est qu’intimidation et tergiversation. Je le redis : un aveu de faiblesse. En fait, le pouvoir veut jouer au Machiavel, il se croit machiavélien, il n’est que machiavélique, ce qui n’est pas la même chose !

Abdelmadjid Tebboune s’est adressé aux Algériens jeudi soir. Qu’avez vous pensé de son discours à la Nation?

Du discours à la Nation, tant attendu, du Président de la République, c’est la dissolution de l’Assemblée nationale et la grâce accordée à une cinquantaine de condamnés qui semble avoir retenu l’attention. La première décision est forcément bienvenue, car ce parterre d’élu-e-s inutiles, à quelques exceptions près, souvent sans compétences avérées et sans autre intérêt que le leur ou celui de leur clan, aura sévi sans peser le moins du monde sur la marche du pays. Encore faut-il que les prochain-e-s élu-e-s soient dignes de la charge ! Pour le Remaniement, il s’agit purement et simplement d’une disqualification : « des ministres les moins performants », ce qui n’est pas gentil pour les concerné-e-s, mais après tout, si c’est pour plus de rigueur et moins d’aventurisme… Le Haut-Conseil de la Jeunesse, moi, ça me renvoie curieusement aux décennies « JFLN ». La Cour constitutionnelle ? Là, c’est la patate chaude, si j’ose dire, mais on demande à voir… Reste la « généreuse » décision, la plus attendue sans doute : la Grâce présidentielle ! À 72 heures du deuxième anniversaire du « Hirak béni » (j’adore la formule !), c’est bien joué ! Après tout, cela se fait sous d’autres cieux. Mais pourquoi parler de « grâce » pour des condamnés qui n’avaient pas à l’être ? On ne gracie pas, dans ces cas, à la rigueur on réhabilite et l’on dédommage.

Kherrata a célébré, le 16 février, le deuxième anniversaire du début du Hirak. Avez-vous été surpris de cette reprise des manifestations malgré l’interdiction de se rassembler ?

La reprise était inéluctable, attendue par un camp, redoutée par un autre. Je sais que certains, du premier camp, n’ont pas apprécié que Kherrata ait pris les devants : comment, disent-ils, une ville se permet-t-elle de s’accaparer la genèse d’un Mouvement qui fut et doit rester national ? Ce n’est là qu’une question de susceptibilité, mal venue. L’enjeu est au-delà des considérations régionalistes, lesquelles ne peuvent qu’être contreproductives. Je pense que la reprise assumée par Kherrata ne peut que renforcer la dynamique.  

Durant cette pandémie de Coronavirus, les Algériens ont fait preuve de grande responsabilité en évitant les rassemblements. Est-ce la preuve, encore une fois, d’une grande sagesse populaire?

Sagesse, je dirai plutôt réalisme. Et c’est heureux. Reste à savoir si, avec la ferveur et la détermination des hirakistes, les masques ne vont pas tomber, si j’ose dire : en d’autres termes, il y a un risque, avec le nombre des manifestants et la configuration des lieux (places, rues, carrefours) que les mesures-barrières soient négligées, et que les manifestants ne fassent plus peuple mais… « ghachi », pour reprendre le malheureux terme d’un ancien ministre… Tiens… Curieusement, me reviennent à la mémoire ces vers de Victor Hugo :  « La foule, c’est l’ébauche à côté du décombre / C’est le chiffre, ce grain de poussière du nombre ! ». Il faudra que le Hirak réussisse à transformer ce « grain de poussière » en « poussière d’étoile ». Celle qui orne l’emblème national. Je précise, en passant, le titre de ce poème, dans « L’Année terrible : les 7 500 000 oui ». Le 22 février de notre année terrible, ce nombre sera-t-il atteint ou dépassé ?

Diriez-vous que la Covid-19 arrange d’une certaine manière les décideurs politiques ? Si oui, de quelles manières ?

Pas d’une certaine manière mais d’une manière certaine, oui. Les décideurs ont beau jeu, même aux yeux de l’étranger (et l’on sait combien le regard de l’étranger nous importe !), d’invoquer leurs obligations dans la préservation de la santé publique. Oubliant que durant des décennies de dilapidation et de corruption, ils ont détérioré la santé économique du pays, dont dépendent à la fois la santé publique et le bien-être de la population ! Mais si cette épidémie est, dans les apparences, une chance d’enfer pour la « 3isaba », elle peut aussi bien précipiter sa débâcle.     

Certaines mesures prises par le Pouvoir comme les interdictions de se regrouper visaient elles spécifiquement les Hirakistes ?

C’est pour cela que je parle de « chance d’enfer » ! Disons que le Système (ce mot est abstrait, je lui préfère celui de « 3issaba ») fait d’une pierre deux coups : d’une part, cela le positionne en protecteur de la nation (même théoriquement) et, d’autre part, il attend du confinement et autres restrictions que la ferveur révolutionnaire retombe… Comme on dit, il ne perd rien pour attendre…   

D’après vous, le Coronavirus a-t-il affaibli le corps social des manifestants ?

Évidemment ! Mais je dirai que le Hirak, même contrarié, s’est mis consciencieusement en réserve : il était flamme, il est devenu feu, mais un feu sous la cendre. La cendre, en l’occurrence, c’est ce qui reste d’un Système quand tout a été tenté. Or, le Système algérien a tout tenté et même dépassé les limites supportables pour un peuple. Le feu ne s’éteindra pas… Rappelons-nous « La volonté de vivre » du jeune poète tunisien, Abou El-Qacem Ech-Chabbi, à qui l’on doit aussi Aux tyrans du monde !… À sa mort, il avait 25 ans à peine : l’âge moyen de la plupart des manifestants du 22 février 2019.    

On a l’impression que le mouvement n’a toujours pas réussi à s’organiser pour faire émerger de vrais leaders et une plateforme d’idées pour le changement, y compris pendant cette année si spéciale. Est-ce une erreur stratégique ?

À mon avis, la spontanéité du mouvement, je dirai plus précisément son surgissement, même si historiquement il était prévisible, explique cette erreur. Une erreur de jeunesse, en quelque sorte. Mais aussi le manque de confiance dans l’idée d’une direction ou d’un leader. Sur ce point, on le comprend. Dans mon livre « La Reconquête », je note ceci : « il ne faut pas confondre “tactique” et “stratégie”. Il arrive que, du côté du Pouvoir, les deux se contredisent, le poussant à composer. C’est le moment, pour le Mouvement, d’en tirer parti… Mais pour cela, le Hirak doit revoir sa tactique et anticiper les événements. Encore faut-il qu’il se “résigne” à s’organiser et à se structurer pour pouvoir agréger toutes les forces qui l’animent. Certes, le “rejet des manipulations“, le “on a déjà donné“, le manque de confiance, largement justifié, en une force politique organisée et la diversité des origines sociales et professionnelles des manifestants rendent incertaine une telle agrégation. Cependant, la situation l’exige ». C’est que nous sommes bien en période révolutionnaire ! Pacifique, certes, mais d’un pacifisme qui a atteint le point de non-retour : le Hirak aura gain de cause, tôt ou tard. Vous savez, le 1er novembre 1954 ne s’était pas imposé d’un coup de baguette magique…    

On aurait pu penser que la contestation sur les réseaux sociaux aurait pris le relais mais elle a été plutôt calme depuis un an. Comment interprétez ce quasi silence ?

Question à double détente ! D’abord, il y a cette catégorie d’Algériens, vivant au pays, qui demeurent foncièrement suspicieux à l’égard de ce qui se dit ou s’écrit par leurs compatriotes de l’étranger. C’est une constante. Et puis, il y a le réalisme politique : c’est que tout ce qui fait écho à des revendications ou des révoltes au pays peut sensibiliser l’opinion mondiale et la rallier à leur cause, et pas seulement l’opinion : les États ! Mais, paradoxalement, c’est là que la suspicion se cristallise : l’Algérien, on le sait, est pathologiquement, et à raison, contre l’insidieux « droit d’ingérence ». Cela dit, tout peuple a besoin de la solidarité de sa diaspora, pour faire face à l’adversité, que celle-ci vienne de l’intérieur ou de l’extérieur. Sauf que… il est vrai, et l’histoire nous l’a enseigné, que certains nationaux de l’étranger peuvent s’autoproclamer plus hirakistes que les hirakistes, derrière leurs écrans, bien à l’abri de tout danger, avec un opportunisme consommé. Rappelons-nous : en 1962, nous avions eu les « Marsiens », ces moudjahidines de la vingt-cinquième heure, montés au maquis le 19 mars !…    

Le Président Abdelmadjid Tebboune a souvent parlé dans ses discours du « Hirak béni ». Les décideurs politiques sont-ils conscients du fossé qui les sépare de la majorité des citoyens ? 

Ah ! La belle formule que voilà ! Le « Hirak béni » ! Astucieux ; mais c’est prendre les citoyens pour des enfants : la place Audin, la Grande Poste et les places des villes et villages de tout le pays, ce ne sont pas des cours de récréation, pour dire aux manifestants : « Bon, les enfants, bravo pour vos démonstrations, elles sont vraiment instructives, mais maintenant, tout le monde en classe, ou à la maison ! ». Quant au « fossé », bien sûr qu’ils en sont conscients ! Il suffit qu’ils voient leurs enfants, propriétaires à Paris ou à Barcelone, jonglant avec les cartes Visa Infinite… Les tyrans de l’Histoire aussi étaient conscients d’un pareil fossé. Mais comme les nôtres tiennent à leurs privilèges, ils ont plutôt la tentation de l’élargir : en remplissant les prisons, et parfois celles-là mêmes qu’utilisaient les hommes de Bigeard…    

Le 1er novembre 2020, il y a eu un fait politique majeur avec l’adoption par référendum de la nouvelle Constitution (ndlr, adopté à 66,80% des voix soit 3.355.518 électeurs). Que retrouve-t-on des revendications du Hirak ?

Et le taux de participation, alors !… Oui, le mot Hirak, on le trouve dans le préambule de la Constitution : il y est question du « Hirak originel du 22 février 2019 ». Après le « Hirak béni », le « Hirak originel ». On attend le « Hirak majeur » !… Mais j’aimerais bien qu’on nous les montre, si réponses aux revendications il y a. En fait, il n’y eut de concertation ni avec l’opposition ni avec des représentants de la société civile. Certes, à la présidence de la Commission, il y avait un expert, membre de la Commission du droit international à l’ONU. Mais qu’il soit explicitement mentionné que notre respectable ANP sera autorisée à intervenir dans des opérations à l’étranger, il n’est pas sûr que cela soit souhaité par le peuple (même si l’ANP était déjà intervenue à l’étranger, et pas seulement pour des opérations de médiation)… La réalité, c’est que, d’une Constitution à l’autre, et depuis celle de 1976, il n’y a eu que du dribbling sémantique, si j’ose dire. 

Maitre Mustapha Bouchachi, une des figures hirakistes, avait d’ailleurs écrit une lettre au chef de l’Etat pour lui dire son inquiétude quant à la négation de la volonté populaire et à la perpétuation du Système. 

En effet. Maître Bouchachi a tenu à souligner l’inadéquation du texte, alors en projet, entre les revendications du Hirak, notamment pour une Algérie démocratique dans les faits, et l’institutionnalisation « d’un pouvoir personnel dans lequel le président de la République est comme un empereur qui s’immisce dans les prérogatives des pouvoirs législatifs et judiciaires, en plus des leviers de contrôle qu’il détient à travers les nominations ». Ce qui n’apporte rien de nouveau et ne corrige en rien les précédentes Constitutions. Et, plus grave, le régime, tel qu’il est annoncé (« ni parlementaire ni présidentiel ni semi-présidentielle ») sera, nous dit l’homme de droit, « en porte-à-faux avec toutes les constitutions démocratiques ».Dans ce cas, soit les auteurs de ce texte n’ont rien entendu des revendications pourtant clairement criées et chantées par les manifestants, soit ils croient avoir affaire non plus à un « Hirak béni » mais à un « Hirak béni-oui-oui » !

Comment voyez-vous la journée du 22 février à Alger et dans tout le pays ?

Je ne suis pas sur place pour juger de l’atmosphère, encore moins des états d’esprit, mais je crois en ce mouvement parce qu’il porte en lui une dynamique impossible à contrer. La situation sanitaire, oui, l’empêche de marcher, comme dit Baudelaire de son Albatros. Mais rien, absolument rien ne pourra le faire renoncer à ses revendications, et notamment à celle-ci : « Dawla madaniya, machi askaria ! ».        

Il y a un an, vous déclariez qu’une pancarte portant l’inscription : « Nous sommes vaccinés contre le chaos » vous avait frappé et que le Hirak a marqué un point de non-retour. Avec une année de recul, pensez-vous que le mouvement puisse se réinventer dans un contexte politique marqué par la maladie du Président ?

Quel que soit le contexte, désormais, maladie ou empêchement, le peuple algérien, lui, a viré sa cuti, sa cuti-réaction à l’arbitraire et à la hogra. Je reste convaincu que le 22 février 2019 rejoindra les plus belles et les plus décisives des dates de l’histoire de notre pays. J’étais à Alger, au premier anniversaire… Pour le deuxième, il y aura évidemment moins de monde mais plus qu’on ne le croit. Pour la pancarte, que vous évoquez, oui, ce fut un choc, et en même temps une bouffée d’oxygène, inépuisable ! Dans mon livre, riche d’une centaine de photos témoins de la ferveur et de l’inventivité des manifestants, et qui, j’ai la faiblesse de le croire, sera un document précieux pour les futurs historiens, je dis aussi mon admiration pour ces slogans où le civisme le dispute à la maturité politique, où l’humour potache et le sarcasme le disputent à l’ingéniosité. Pour tout dire, en pensant à tous ces « marcheurs », ma foi en ce Hirak, je la retrouve dans ces vers de feu Malek Haddad : « Ils vont dans la légende et la légende leur ouvre les bras ! ».

Entretien réalisé par Nasser Mabrouk