Narimane Mari aime produire des films, des livres ou des sons. C’est de manière holistique et autonome que la productrice conçoit son métier qu’elle entrevoit avant tout comme une aventure humaine. Après avoir créé en France, avec son associé Olivier Boischot, sa société de production Centrale Electrique, elle a donné naissance à sa jumelle Allers-Retours Films à Alger. Pour Dzair World, celle qui est également réalisatrice a accepté de nous parler de son métier et de son rapport à l’Algérie.

Votre métier est peu connu du grand public. Pouvez vous nous dire en quoi consiste la production de films ?

Narimane Mari : Produire, c’est aider à faire exister un regard sur le monde. Il faut donc être très lié à celle et à celui qui le porte, c’est important. Ensuite, c’est être un extérieur en pleine conscience, très à l’écoute, capable d’anticiper de lire et d’entendre ce qui n’est pas encore dit. C’est être présent à l’autre en permanence. C’est aussi chercher des subventions et défendre ce regard auprès d’institutions qui peuvent imposer des directives qui vont quelques fois à l’encontre de la liberté de création que nous nous octroyons, même si elles se sont beaucoup assouplies. C’est faire des dossiers. C’est formuler par l’écriture et la parole notre démarche de production autant que la vision des réalisateurs. Mais aussi et surtout, c’est envisager, selon chaque projet, la forme de production qui convient le mieux pour le faire aboutir. Cela dépend autant du financement, du territoire que de la personnalité de chacun.

Comment se porte le secteur de la production audiovisuelle?

Nous travaillons de façon particulière donc je ne peux répondre que depuis l’endroit où nous sommes.Nous faisons avec peu de moyens et une très grande autonomie. Nos films et nos projets sont attendus et appréciés Je ne me plains pas.

De quelle manière travaillez vous? 

Je ne travaille que sur les projets des réalisateurs avec laquelle cette structure fonctionne. Je n’accepte pas de nouveaux projets en dehors des leurs. Cette nécessité de présence et la relation étroite que nous avons doivent être préservés. Je suis aussi réalisatrice donc tout doit être mené parfois dans un même temps. Nous produisons 2 à 3 projets par an. 

Vous avez déclaré lors de la projection de 143, rue du désert que vous faites partie d’un collectif. Pouvez vous développer cette idée?

Je n’ai pas dit ça. C’est la personne qui faisait la modération qui a utilisé ce mot générique que je n’apprécie donc pas forcément même s’il s’agissait d’une bonne intention. Je dis plutôt que nous sommes ensemble. C’est à dire que nous sommes toujours présents les uns aux autres. Nous sommes amis aussi donc nous partageons nos recherches, nos créations, nos découvertes, nos formes de production. Ce n’est pas de l’entraide au sens de la nécessité, c’est une curiosité que nous partageons parce que nous aimons tous le travail des uns et des autres.

Peut-on évaluer le cout moyen d’un film que vous produisez?

Les films peuvent couter entre 10 000 euros, comme le dernier que je viens de réaliser, à 150 000 ou 200 000 euros maximum.Je ne me rémunère qu’une fois le film fini, s’il reste de l’argent. C’est un principe que j’arrive à tenir simplement parce que nous avons pu créer cette autonomie de moyens pour que l’argent serve la production et non les producteurs. J’ai aussi cette grande chance de travailler avec des réalisateurs et réalisatrices très conscients avec lesquels nous définissons l’endroit des investissements. Si un film gagne un peu d’argent et que les réalisateurs souhaitent en partager une partie avec moi, c’est très joli.

Quels sont les partenaires qui participent au budget d’un film ?

Plusieurs, des subventions d’Etat comme des fonds privés ou bien des amis producteurs qui sont dans des pays d’Europe, et avec lesquels nous avons la même logique de travail.

Que recherchent les pays du Golfe en participant au financement du cinéma?

Il s’agit principale de Doha Film Institute dont j’apprécie énormément le soutien. Ils sont exigeants. L’équipe est très internationale.Il y a je crois plus 50 nationalités. C’est un fond géré par une personne formidable qui est Khalil Benkirane.Je pense qu’ils désirent simplement une ouverture au monde. 

Pourquoi avoir choisi de financer le genre “Documentaires” ?

Parce que c’est un geste très courageux de cinéma. Un geste de création complexe qui demande un éveil très sensible, à l’humain et à la politique.

143, rue du désert de Hassen Ferhani

A quoi êtes vous sensible quand vous décidé de produire un film ?

A celui ou celle qui le fait. Après ça, quel que soit le sujet, il saura être porté et transporté vers le cinéma.

Une personne qui n’aurait aucun lien avec le milieu du cinéma mais qui serait porteuse d’un bon synopsis pourrait elle produire chez vous? 

J’ai toujours produit sans synopsis mais sur un désir. Avoir fait un film ne garantit en rien d’une part qu’il soit bon – d’être en vie dans son sujet – et d’être du cinéma. Chaque nouveau film doit être considéré comme le premier.

Est-ce un milieu où l’on trouve des personnes d’origine algérienne?

Je pense qu’il y a des personnes de toutes les origines partout.Pour ma part, je ne produis presque que des Algériens et Algériennes. Je crois même avoir appris ce métier pour cette raison et aussi parce que j’aime les histoires humaines qu’ils me racontent. Je suis très attachée à cette culture, à son histoire, à son humour et à sa liberté.

Vous avez produit le superbe documentaire de Hassen Ferhani 143, rue du désert. Qu’est ce qui vous a intéressé quand vous avez reçu le projet?

Je ne reçois pas de projet. On se voit et on parle. C’est dans cette discussion que s’éveille notre désir commun. 

En plus de votre structure en France, vous avez créé une société en Algérie. Quelles en sont les raisons ?

J’ai démarré la production en France parce que j’ai appris à produire ici, mais mon objectif a toujours été de produire en Algérie. Aussi le ministère de la Culture en Algérie a presque toujours été un partenaire. Je pense qu’il est nécessaire, étant donné qu’il s’agit de films algériens, qu’ils reçoivent le soutien de ce pays.Nous avons aussi besoin des soutiens du monde arabe ou de subventions destinées à ces pays. 

Que disent vos films de l’Algérie contemporaine?

Ils disent l’Algérie contemporaine, c’est à dire sa force, sa vitalité, son drame et sa liberté.

Entretien réalisé par Nasser Mabrouk